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Treujenn Gaol

La popularisation de la clarinette en Bretagne

Rédigé par Yvonig Publié dans #Treujenn gaol

"Un musicien rustique", écrit en 1845 un journaliste morlaisien à propos des années 1820, [on précise par ailleurs qu'il joue de la vielle et s'appelle Guillerm], "demeurant à quelques centaines de pas de Morlaix, ayant eu occasion de juger de l'effet que produisaient quelques autres instruments, prit des leçons de clarinette d'un professeur, et un an ou deux après, il se trouva assez instruit pour faire danser la gavotte, le passe‑pied et le jabadao. Ce fut une véritable révolution. La clarinette triompha, et le sac du biniou ne se gonfla plus qu'à de rares intervalles. L'impulsion était donnée : d'autres ménétriers se mirent à jouer de la clarinette; il fallait les devancer.
 
"L'aîné des fils du musicien reçut des leçons de clarinette de son père, qui reprit la vielle, et le plus jeune fut accolé à une boîte de sapin, ornée de trois ficelles bien solides, sa main fut armée en guise d'archet d'un morceau de bois dentelé artistement, et il reçut la mission de faire l'accompagnement. Ce fut un nouveau triomphe à enregistrer. Cela alla bien ainsi quelque temps; mais il fut reconnu que les concurrents pouvaient se fabriquer un instrument à peu près semblable, en se procurant la première caisse à savon venue et en achetant pour deux ou trois sous de ficelle. On prit donc encore des leçons, et bientôt la longue boîte de sapin fut remplacée par un ophicléide; puis quelques musiciens gagistes ou amateurs étant venus augmenter la société, les bals de noces et de corps d'état eurent enfin un joli orchestre.
"Une nouvelle salle de danse s'éleva à une autre extrémité de la ville, et là encore se fit entendre une musique vive et légère. Au lieu des aubades données autrefois par un biniou, un tambourin et une musette aux sons aigres et discordants, quelques musiciens munis d'une flûte, d'une ou deux clarinettes, d'un ophicléide, d'un cor et d'un cornet à piston, donnent maintenant des sérénades d'autant plus agréables que les morceaux sont bien choisis et que la nuit leur prête un charme indéfinissable."
Ce remarquable récit de l'implantation de la clarinette autour de Morlaix permet de mieux comprendre le processus de popularisation de l'instrument en divers pays de Bretagne, entre autres ceux de Vitré et de Fougères, qui adoptent rapidement les répertoires de quadrille, puis de danses en couple, aux mélodies bien adaptées à la clarinette. Si les formations liées au courant orphéonique contribuent pour beaucoup à la diffusion de cet instrument, les témoignages de musiciens de fanfare de la fin du XIXe siècle montreront toutefois, pour la plupart d'entre eux, qu'à cette période ils se tiennent à l'écart des réjouissances animées par les ménétriers. Seuls quelques clarinettistes appartiennent à ces deux mondes musicaux.
La lutherie de cet instrument ne cessant d'évoluer au cours du XIXe siècle, il est probable que les ménétriers ont pu acheter à coût réduit les modèles obsolètes, ou les stocks qui restaient à écouler. De même le service militaire, qui dure alors sept ans, amène certains conscrits enrôlés dans la musique de leur régiment à pratiquer la clarinette. Cela donnera des musiciens comme Maxime Piolot (1856‑1944) de Plufur qui, après un passage aux hussards de Nantes, mènera pendant plus de quarante ans des noces en Trégor avec sa clarinette.
 
Source : Collectif, "Musique Bretonne, Histoire des sonneurs de tradition " ed. Le Chasse-Marée/Armen, Douarnenez 1996.


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