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Treujenn Gaol

Hommage à Claude Luter

9 Octobre 2006 , Rédigé par Yvonig

Indéboulonnable ambassadeur du jazz New Orleans dans l’hexagone, Claude Luter s’est éteint vendredi dernier à l’âge de 83 ans.
 
Il me paraissait important pour un site traitant de clarinette de lui rendre un petit hommage. Tout au long de sa carrière qui décollera dans les clubs de Saint-Germain-des-Prés (Dont le fameux « Lorientais* » si vous cherchez un rapport avec la Bretagne…recherchez l’explication plus bas) , le clarinettiste parisien croisera la route des stars du genre, à commencer par celle de Sidney Bechet mais également Louis Armstrong, Earl Hines et Barney Bigard. Voué corps et âme au ton festif du style New Orleans, Luter restera de marbre face aux diverses révolutions que le jazz vivra, qu’elle soit bop, free ou fusion. Il était respecté même outre-Atlantique, ayant été convié en 1997 aux cérémonies de commémoration du centenaire de la naissance de Bechet.
 
Photo Claude Luter et ses lorientais* en 1949 ( Crédit Photo hôtel des Carmes Paris)
 
A écouter :
Sidney Bechet et Claude Luter - Edition digipack remasterisée incluant des textes inédits
Emarcy ; CD album ; 05/1997
 
Jazz à Saint-Germain
Claude Luter CD album ; 08/2003
 
Saint-Germain dance - Luter Quartet
Claude Luter Vogue ; CD album ; 09/1990
 
Jazz à Saint Germain des Prés
Claude Luter CD album ; 11/2005
 
En concert - Digipack
Claude Luter Absolute ; CD album ; 05/2005
 
 Puisque vous partez en voyage
Claude Luter CD album ; 11/2004
 
Clarinet marmelade
Claude Luter Jacky Milliet CD album ; 02/1997
 
CD AUTOPRODUIT  CLAUDE LUTER ET LES LORIENTAIS - INTEGRALE 1947-1949 (Memories - MECD 13,14,15): CD1 Mars à Décembre 1947 - CD2 Décembre 1947 à Mars 1948 - CD3 Mai 1948 à Juin 1949.
 
Cette intégrale correspond à un coffret contenant trois CD (respectivement 64'25, 71'04, 62'32), qui a été édité en 2003.  (Chronique parue dans le Bulletin du HCF N° 546 - Octobre 2005 - Page 21)
 
Saluons d'emblée l'intérêt et la qualité de cette parution due à Jean-Pierre Daubresse - journaliste et ami personnel de Claude Luter - qui a mis 10 ans pour trouver des documents rarissimes, et pris un soin méticuleux pour la réaliser, produisant lui-même cette intégrale consacrée à Claude Luter et ses Lorientais.
 
Sont ainsi rassemblés 66 titres du légendaire orchestre, enregistrés en France et en Hollande dont 23 inédits devenus totalement introuvables. Le coffret comprend:
  -    les huit faces de mars 1947 éditées (en souscription) à cinquante exemplaires pour la marque Maurice de la Harpe Records,
-         douze titres en public provenant d'une tournée en Hollande en décembre 1947,
-         trois morceaux (pris à la radio), issus du festival de Nice de février 1948.
 
La majorité de ces enregistrements sonne très convenablement. Seules les dix faces "Pacific" n'avaient pas bénéficié d'un bon enregistrement à l'origine, la musique y est assourdie, appauvrie. Il y a toutefois quelques gênantes variations du volume général au cours de certains morceaux; les originaux comportaient-ils le même défaut ou s'agit-il d'un problème lié au report?
Accompagne le coffret un livret de 32 pages, en français et en anglais, donnant beaucoup d'informations intéressantes et comportant 42 illustrations, souvent inédites dont, en deuxième page de couverture, une photo ou Luter et les Lorientais entourent Louis Armstrong , Earl Hines et Hugues Panassié.
 
Ce dernier appréciait en effet beaucoup cet orchestre, qu'il avait même fait participer au festival de Nice de 1948 dont il était l'organisateur. C'est là qu'Armstrong et son All Stars purent entendre les Lorientais. Les propos élogieux de Louis à leur égard sont reproduits dans le livret, et Louis et ses musiciens vinrent même les écouter au "Lorientais*" où ils jouaient en permanence.
 
* "Le Lorientais" fut le premier club de jazz de Paris, dans l'immédiat après-guerre, alors que le jazz connaissait une vogue extraordinaire.
 
Claude Luter (qui avait constitué un petit orchestre dès début 1944) et Pierre Merlin (cornet), après avoir connu comme première source d'inspiration les "Hot Five" et les faces Ladnier/Mezzrow , découvrirent les disques du King Oliver Jazz Band en 1946 et commencèrent à jouer au Lorientais en avril de cette même année. Claude Luter relate dans ses souvenirs qu'il écoutait Johnny Dodds tous les jours.
 
 Sur le plan musical, c'est en effet le premier et très grand mérite de cette intégrale que de nous permettre d'entendre Claude Luter tel qu'il jouait à cette époque, fortement inspiré de Johnny Dodds. On ne connaît pas d'autre clarinettiste qui ait réussi à assimiler avec tant de ressemblance le jeu de ce dernier. Luter lui-même explique pourquoi: " Dodds est très dur à jouer ". Dès cette époque, Luter était un grand clarinettiste, plein d'assurance; ses solos retiennent toujours l'attention, tandis que son jeu dans les collectives, que l'on entend très distinctement, fait merveille.
 
Les deux cornettistes, Pierre Merlin et Claude Rabanit , assurent extrêmement bien leur rôle; leurs parties sont si étroitement imbriquées qu'il est le plus souvent impossible de distinguer l'une de l'autre. Comme Joe et Louis le faisaient au sein du Creole Jazz Band , il leur arrive de jouer quelques breaks à deux trompettes. D'après le texte du livret, ce doit être Pierre Merlin qui joue la partie principale et la plupart des solos. Quoi qu'il en soit, la qualité des parties de trompette est manifeste: intonations, mise en place, swing. Pierre Merlin fut influencé par Armstrong, Oliver, mais aussi Tommy Ladnier; dans le texte du livret Louis Armstrong dit qu'il lui fait penser à Mutt Carey. Fin 1949 il abandonna les Lorientais au moment où ceux-ci devenaient les accompagnateurs habituels de Sidney Bechet, rejoignant ensuite Pierre Atlan pour une longue association.
 
Les autres membres du groupement jouent, eux aussi, dans l'esprit voulu. A l'origine le trombone était tenu par Christian Vienot, le piano par Mowgli Jospin. Celui-ci passa au trombone après le départ de Viénot , laissant Christian Azzi prendre sa place au piano. Claude Philippe (banjo ou guitare), Guy de Fatto puis Roland Bianchini (contrebasse), Michel Pacout puis Moustache Galépides (batterie) formaient une rythmique bien soudée, pleine d'allant.
 
Le troisième CD est celui qui contient le plus de morceaux très réussis, l'orchestre avait acquis de la maturité et ce répertoire lui était devenu très familier, après deux années passées à le jouer régulièrement .On y trouve toutes les faces au nom de Claude Luter sélectionnées dans le Dictionnaire du Jazz de H. Panassié et M.Gauthier.
 
Pour terminer, reprenons quelques appréciations d'Hugues Panassié: " Claude Luter est entouré de musiciens au tempérament semblable au sien, il y a une flamme collective étonnante et quelque chose de l'authentique New Orléans beat"... " C'est du vrai Nouvelle Orléans, le phrasé, les accents rythmiques tout y est, en ce qui concerne la section mélodique surtout…Claude Luter domine tout son monde par sa superbe partie de clarinette tout imprégnée de l'esprit de Johnny Dodds... L'esprit de l'inoubliable orchestre de King Oliver est bien là et l'on comprend la surprise émerveillée de Louis Armstrong, Mezz , Baby Dodds l'orsqu'ils entendirent cet orchestre à Nice … " cf. Bulletins 31, 36 ,58 et 76.
 
Ce très intéressant coffret autoproduit est en vente auprès de Jean-Pierre Daubresse - 6 Villa Cœur de Vey F. 75014 Paris, au prix de 40 Euros (port compris).
 
Explication sur Claude Luter et le Lorientais*
Les existentialistes dansent et chantent dans les catacombes.
(Source : site de l’hôtel des Carmes Paris)
 
Imaginez dans la paisible rue des Carmes un immeuble que rien ne signale à l'attention bourgeoise.
Si vous êtes initié, traversez le couloir, descendez l'escalier de la cave en vous cramponnant à la rampe de corde, et soudain, des profondeurs lointaines, vous parviendra une musique frénétique. Au bas de l'escalier de pierre, on débouche dans une première cave agencée en bar et soutenu par un monumental pilier.
 
Au passage, une ravissante pin-up, que l'on jurerait sortie d'un studio de Hollywood, sollicite votre taxe d'entrée.
- C'est nécessaire, m'explique un habitué, car la clientèle qui tous les soirs de 5 à 7 se précipite au "Lorientais" est surtout composée d'étudiants et de bohèmes du quartier, éminemment sympathiques, certes, mmais aussi, terriblement portés à jouer le "Roi des Resquilleurs" !
 
Avec sa clarinette... Luter a attiré Sartre et Micheline Presle dans sa cave.
 
Le meilleur orchestre français de jazz se nourrit en dévalisant les buffets des salons bourgeois où ces musiciens sont invités.
C'est l'orchestre Luter, qui joue dans la cave la moins chère du quartier Latin.
Le jeune Luter ne sait pas lire la musique, mais il a passé son adolescence à écouter les disque d'Armstrong. Panassié, le pape du Jazz, après avoir entendu Luter et son ensemble, fut frappé de stupeur.
- Je me suis cru, déclara-t-il, reporté au début de ce siècle, dans le quartier noir de la Nouvelle-Orléans.
Depuis, la cave de Luter n'a cessé de voir s'accroitre son prestige, menaçant dangereusement la vogue de son concurrent le Tabou. Luter a reçu la visite de la grande avant-garde : Sartre, Prévert, Eluard, Bernard Blier, Micheline Presle, Raymond Queneau.
 
Panassié, le "Pape du Jazz", les a choisis. Et la levée de boucliers les laisses impassibles. Malgré les récriminations des professionnels, c'est eux qui ont été désignés les premiers pour aller à Nice défendre l'honneur de la musique moderne française au Festival international du jazz. (En dernière minute, on annonce également la participation à la nuit de clôture du festival des orchestres professionnels français Django Reinhardt et Stephan Grapelli.)
"Eux", c'est l'orchestre amateur Claude Luter, encore inconnu de la grande majorité des fanatiques du jazz. Claude Luter joue depuis deux ans dans la cave d'un petit hotel de la place Maub', dans le plus pur style New-Orleans, pour les étudiants et les quelques rares initiés du jazz-hot. Sur les sept joueurs que comprend son orchestre - le pianiste Azzi, le batteur Tacout, le banjo Claude Philippe, les deux trompettistes Merlin et Rabanit, le trombone Mowgli, le clarinettiste Luter - cinq d'entre eux ont été classés parmi les premiers solistes français du jazz.
L'orchestre Luter est né en avril 1946. A cette époque, Mme Bereaud, propriétaire du petit hôtel de la rue des Carmes, qui fut toujours une amie des étudiantes et qui s'ennuie sans eux, fit appel à deux musiciens pour venir jouer dans sa cave. Luter et Mowgli, qui alors jouait du piano, répondirent à son appel.
Petit à petit, ils reprirent contact avec leurs camarades qui jouaient hot comme eux et avec lesquels ils avaient eu l'occasion de jouer au cours des multiples surprises-parties du quartier. Après différents changements, l'orchestre définitif ne fut sur pied qu'en juin 1947. Quelques mois après, l'orchestre Luter obtenait le premier prix au festival amateur de jazz de Bruxelles.
 
 
 
Article paru dans l'édition du Monde du 08.10.06
Le clarinettiste, saxophoniste de jazz et compositeur Claude Luter est mort, vendredi 6 octobre, à l'hôpital de Poissy (Yvelines). Il était âgé de 83 ans.
 
Claude Luter restera comme l'un des plus importants ambassadeurs du style new orleans en France au sortir de la seconde guerre mondiale, au même titre que le pianiste et chef d'orchestre Claude Bolling peut l'être considéré en matière de swing en big band.
 
Il est aussi, après-guerre, l'un des accompagnateurs les plus célèbres du clarinettiste Sidney Bechet, père fondateur comme le trompettiste Louis Armstrong du jazz américain.
 
Né le 23 juillet 1923 dans le vingtième arrondissement parisien, Claude Luter a découvert le jazz durant son adolescence, son père étant musicien. On est en 1938, Bechet et Armstrong ont été les héros du style new orleans, base fondatrice du jazz américain pour petites formations, tandis que les orchestres des pianistes Duke Ellington et Count Basie ont mené les développements du big band. La France, qui s'est intéressée au jazz précocement, notamment avec les spectacles de la Revue nègre, reçoit quelques disques sur lesquels s'exercent les apprentis musiciens.
 
La déclaration de guerre de l'Allemagne puis l'Occupation vont mettre le genre entre parenthèses, toléré dans quelques lieux éphémères. Durant cette période, Luter, qui a abandonné le cornet pour la clarinette, se produit lors de soirées privées ou dans un club qu'il a monté, rue de Rennes.
 
Avec la Libération, le jazz peut enfin conquérir la France et en particulier Paris. La révolution du be bop, qui a eu lieu au début des années 1940 à New York avec Dizzy Gillespie, Charlie Parker ou Thelonious Monk, n'a pas encore traversé l'Atlantique.
 
Luter, comme d'autres musiciens de sa génération va donc propager le message optimiste et festif du new orleans, style auquel il restera fidèle, sans pour autant ne pas laisser filtrer à l'occasion dans son jeu des éléments de la modernité bop. C'est au Lorientais, petit club de Saint-Germain-des-Prés, que Luter va connaître son plein essor à partir du printemps 1946.
 
C'est là que le clarinettiste parfait ses interprétations de titres de Bechet ou ses propres compositions. Luter a un jeu d'attaque qui convient au genre, a compris l'intérêt des ornementations dans la part d'improvisation collective des vents (trompette, trombone et clarinette), s'impose en meneur naturel.
 
 
PROPAGER LA BONNE PAROLE
 
Les clubs sont fréquentés par des artistes, des intellectuels. Aux côtés de Luter, on peut entendre Boris Vian, dans le public il y a Jean-Paul Sartre. Les clubs entrent dans la légende, Le Tabou, Le Club Saint-Germain. Paris devient la deuxième capitale du jazz et une terre d'accueil pour de nombreux musiciens américains.
 
Les amateurs de jazz commencent à se diviser. Pour les uns, le new orleans est le seul jazz, le bop une aberration, pour les autres le vieux style porte bien son nom, le futur est au bop. Plus tard, on retrouvera les mêmes combats autour du free, du jazz rock et même du néo-bop. Luter, lui, va son chemin avec sa formation, Les Lorientais. Il est au Festival de jazz de Nice en 1948, où il rencontre Louis Armstrong et le pianiste Earl Hines.
 
En 1949, autre festival, à Paris. Tadd Dameron et Miles Davis représentent la nouveauté, Sidney Bechet les anciens. Luter et Bechet vont se trouver et jusqu'au milieu des années 1950, l'orchestre français accompagne le musicien américain, qui va connaître un succès digne des stars actuelles du rock en raison d'un mouvement de revival parallèle à d'autres évolutions du jazz (post bop, west coast, cool...). Dans les boums, on se bécote sur Petite Fleur et l'on se trémousse sur Les Oignons.
 
Propulsé par le succès de son inspirateur, Luter prend ensuite son indépendance. Il tourne un peu partout dans le monde, prend résidence dans des clubs, est invité dans de nombreux festivals. Mais à partir du début des années 1960, le jazz est en perte de vitesse. Johnny Hallyday et les yé-yé, les Beatles et tout ce qui sonne un peu rock sont devenus les héros populaires. Le jazz, c'est intello, un truc pour et par de vieux trentenaires et quadragénaires.
 
Le genre est de toute manière sacrément secoué depuis un moment par Sonny Rollins, John Coltrane, Miles Davis, le free jazz.
 
Luter et ses camarades n'en sont guère plus émus. Le clarinettiste enregistre avec son collègue américain Barney Bigard un disque de référence, Swinging Clarinets, en 1960, et va continuer de propager la bonne parole du new orleans. De temps à autres, il sert dans les revues de jazz de symbole d'une époque lointaine, qui n'a pas évolué. A d'autres moments, il est reconsidéré comme une figure importante, par son statut de propagateur du jazz en France.
 
Au moins une fois dans sa vie, un amateur de jazz qui se respecte se doit de l'avoir entendu et vu, pour sa sincérité musicienne, sa passion, sa technique, que ce soit en club à Paris (il sera à partir des années 1980 régulièrement au Petit-Journal ou à La Huchette) ou dans un festival. L'Amérique, pour qui il reste avant tout l'accompagnateur des séjours français de Sidney Bechet, l'avait convié lors des cérémonies anniversaires du centenaire de la naissance du clarinettiste américain en 1997.
Article paru dans l'édition du Monde du 08.10.06
 

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